L’histoire sans fin

De VoltaireOn a coutume de dire que le premier marché (celui de l’enregistrement de noms de domaine disponibles) est victime d’un phénomène de saturation grandissant, a fortiori sur les extensions les plus prisées. Aujourd’hui, c’est un fait : il devient de plus en plus difficile de trouver un nom de domaine libre pour quiconque aspire à un minimum de qualité. La croissance du second marché est d’ailleurs la conséquence directe de l’engorgement du premier. Certains vont même jusqu’à invoquer le principe des vases communicants : plus le premier marché se rétrécit (ou croît, selon la perspective choisie), plus le second marché se développe.

Les extrémistes du second marché – des spécimens rares qui n’ont même pas  cherché à enregistrer un nom de domaine à la main depuis le milieu des années 2000 car ils savent que c’est peine perdue dans 99% des cas – se réjouissent donc des courbes de croissance sportives du premier marché, dans lesquelles ils voient un asséchement garanti des inventaires de qualité encore disponibles. Certains vieux roublards du second marché voient même plutôt d’un bon œil la prolifération de wanna be domainers, car c’est en quelque sorte cette relève qui assure la cannibalisation des étages inférieurs des inventaires : au début de sa quête, un domaineur débutant va en effet souvent jeter son dévolu sur des domaines libres, car cela reste le meilleur moyen de se constituer un fond de cale pour une mise de départ raisonnable. Même une fois les bases du métier apprises et maîtrisées, il se nourrira principalement de domaines débusqués sur le premier marché, sauf que la qualité de la marchandise tendra a être sensiblement meilleure (typiquement des noms échangés entre 100 et 500 euros sur le second marché). Ce n’est souvent que plus tard que ce type d’investisseur viendra faire de l’ombre aux vieux dinosaures du second marché, qui ne se nourrissent presque plus que de rachats de noms de domaine déjà pris ou de drops (noms de domaine tout juste expirés). La crainte des anciens ne se situe donc pas là, puisque ce jeu des forces fait davantage vivre le marché qu’il ne l’assèche.

Quant au premier marché, la principale réponse au phénomène d’étranglement trouvée/souhaitée par ses acteurs institutionnels et commerciaux (essentiellement le triptyque ICANN/registres/registrars) reste pour l’heure la fameuse (semi)-libéralisation des TLDs; avec à la clé une possible multiplication de nouvelles extensions de tous bords et de tous genres – et donc autant de relais de croissance pour les acteurs impliqués.

Dès lors, les adeptes de la théorie des vases communicants exposée en introduction de ce billet doivent-ils se faire du souci ? Et si des centaines de nouvelles extensions venaient à voir le jour ? Et si en plus de la quantité, la qualité était au rendez-vous ? Et si les entreprises et les internautes délaissaient peu à peu les extensions historiques pour ces nouveaux venus de l’espace de nommage ? Et si ce big bang venait diluer la valeur du .com ? Si celui-ci, las d’avoir été aux noms de domaine ce que le Kleenex est aux mouchoirs de poche, ne devenait plus qu’une vulgaire feuille de papier toilette ? Et si les piliers du second marché étaient contraints de faire leurs valises et d’aller chercher ailleurs leur réussite, minés par ce renouveau du premier marché et son excédent d’inventaires de qualité ?

Qu’on se rassure, un tel scénario n’est pas prêt d’arriver. C’est en tous cas mon avis.

D’abord parce qu’il faudra encore des années avant l’avènement des premiers enfants de l’ouverture des TLDs. Comme le processus prend du retard au niveau de l’ICANN d’une part et que les dossiers sont longs à monter pour les aspirants d’autre part, je m’attends à une première vague de lancements plutôt modeste. Pendant ce temps-là, certains candidats indécis suivront en tribunes le départ de la course, se réservant l’occasion de faire marche arrière en cas de scénario du pétard mouillé. Mais comme les entrepreneurs en herbe sont souvent plein d’espoir et que même les plus prudents ne pourront pas se permettre de rater le bon (?) wagon, je prédis une seconde vague de lancements à J+1 an, plus grosse celle-là. Tout comme les baby-boomeurs de l’après-guerre que l’on retrouve papy-boomeurs 60 ans plus tard, les surfeurs de cette 2ème vague de nouvelles extensions se retrouveront tous plus ou moins confrontés à la dure épreuve du reality check au même moment, soit environ 2-3 ans après le lancement initial de « leurs » extensions.

C’est alors qu’une (grande) partie de cette progéniture rejoindra le cimetière des extensions mort-nées, sous respiration artificielle ou grabataires (.coop, .museum, .aero, ou plus récemment .mobi).

Ensuite, parce que même un succès mesuré de ces nouvelles extensions à court terme pourrait signifier à moyen et long terme un renforcement de la valeur des extensions historiques. C’est d’ailleurs le scénario que je retiendrais : un apparent départ en fanfare des nouvelles extensions, une euphorie parmi leurs créateurs voire même chez certains apprentis-domaineurs, des débuts prometteurs (les taux de croissance sont forcément meilleurs lorsqu’on part de 0) … puis un essoufflement, les premiers comptes à rendre, une perte d’orientation chez les internautes… et un retour aux valeurs sûres; les valeurs refuges des investisseurs du second marché, en quelque sorte : .com, .net et extensions géographiques fortes (.de. .co.uk…). Les extensions actuellement « marginales » du second marché (.info, .org…) feront les frais de ce scénario ou au contraire, en tireront un second souffle.

Mais alors, qu’est-ce qui pourrait bien arrêter – ou ne serait-ce qu’enrayer – la marche en avant du second marché ? J’imagine que le détracteur que vous êtes peut-être veut enfin savoir !

J’ai ma petite idée sur la question, aussi farfelue soit-elle : dans un futur (lointain, n’exagérons rien), les entreprises auront bien compris et intégré les enjeux des noms de domaine en général, et les avantages concurrentiels procurés par les noms de domaine génériques de qualité en particulier. L’heure de la Grande Bataille aura alors sonné. Fortes d’un savoir et de moyens plus conséquents, les entreprises rentreront dans l’ère de l’arbitrage. Elles hausseront leur niveau de jeu, affûteront leurs méthodes et deviendront plus malines que le plus malin des domaineurs. A la manière de mantes religieuses, elles se délecteront d’abord les domaineurs les plus digestes. Après en avoir fait certains prisonniers et avoir étudié leur comportement en captivité pendant quelques années, elles les imiteront jusqu’à atteindre un degré de perfection qui entraînera l’extinction de cette espèce. Puis, ayant parallèlement capitalisé sur la valeur du trésor de guerre ainsi amassé, elles s’attaqueront aux butins et aux terrains de chasse des domaineurs intermédiaires, puis à ceux des plus expérimentés. Dans la tourmente, les prix flamberont un instant, puis une fois tout l’espace occupé par les entreprises, le calme règnera sur le second marché. Un calme de courte durée, car annonciateur de l’ère la plus meurtrière : celle ou les entreprises se battront entre elles pour défendre leurs terrains et conquérir ceux de leurs voisines.

Les domaineurs repentis contempleront ce champ de bataille d’un œil mi-amusé, mi-terrifié. Le second marché dans toute sa splendeur. Une histoire sans fin.

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Creative Commons License Crédit photo : Simon Bonaventure